L'art d'être parent sans culpabiliser (Le Point) Parentalité Mindfulness et pleine conscience

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L'art d'être parent sans culpabiliser (Le Point) Parentalité Mindfulness et pleine conscience

Seuls quelques journalistes ont eu la chance de rencontrer Jon Kabat-Zinn lors de son premier voyage en France, en 2009. Nous étions alors peu nombreux à solliciter une entrevue avec ce docteur en biologie moléculaire, professeur de médecine émérite à l'université du Massachusetts. Célèbre aux États-Unis et au Canadapour ses méthodes innovantes en matière de traitement des rechutes dépressives et du stress, il était alors inconnu en Europe. Quelques années plus tard, de plus en plus de personnes étant concernées dans le monde par ces deux pathologies, Jon est devenu une star dans son domaine. Il aurait pu en rester là. Mais conscient qu'une majorité de nos maux trouvent leurs origines dans l'enfance, il a choisi de s'attaquer à un sujet délicat : l'art d'être parent. Un thème qu'il décline avec son épouse Myla, infirmière spécialisée dans l'accompagnement de la naissance, dans un livre,À chaque jour ses prodiges (éditions Les Arènes). Rencontre avec le couple d'auteurs.

 

Le Point : Vous dites que c'est l'amour qui vous a incité à accomplir ce travail intérieur que vous nommez "être parent en pleine conscience". En quoi cela consiste-t-il ?

Myla Kabat-Zinn : De tous les métiers du monde, celui de parents est le plus difficile. Nous ne sommes pas préparés à devenir ces compagnons, ces modèles, ces sources d'amour et d'acceptation inconditionnelles que notre enfant espère. Aimer son enfant en pleine conscience, c'est apprendre à vivre l'amour que l'on éprouve pour lui, c'est l'élever, en étant le plus juste possible, et au plus près de ses besoins et de ce qu'il attend de nous. Tout cela, sans céder aux pressions du quotidien, et sans être permissif. Ce qui nécessite d'apprendre à ouvrir son coeur à son enfant, en développant une attention et une intention nouvelles, vis-à-vis de lui. C'est un défi passionnant.

Qu'est-ce que la "pleine conscience" ? Tout le monde en parle, mais rares sont ceux qui savent ce que c'est vraiment...

Jon Kabat-Zinn : C'est un concept facile à expliquer, mais difficile à pratiquer. D'où la nécessité de s'y éduquer. J'ai découvert cette méthode à 22 ans, grâce aux arts martiaux et à la méditation. J'ai alors compris l'importance d'être pleinement attentif à ce que je vivais, à chaque instant, pour ne pas passer à côté de mon existence. En tant que père, cette pratique laïque m'a permis, surtout quand j'étais fatigué, de ne pas avoir des réactions automatiques, de ne pas m'énerver. Petits ou ados, les enfants nous testent en permanence. La pleine conscience permet de ne pas réagir sans réfléchir à leurs provocations, et d'adopter des comportements appropriés. Ce qui transforme positivement et durablement les relations que nous tissons avec eux. 

Actuellement, beaucoup de parents ne savent pas répondre aux besoins de leurs enfants. Ils rentrent du travail fatigués, ils ne sont pas disponibles. Beaucoup disent passer "à côté" de leurs enfants...

M. K.-Z. : ... Et ils culpabilisent souvent. Pourtant, ils aiment leurs enfants. C'est évident. Ils peuvent changer les choses en prenant le temps de faire une pause et de se mettre à la place de l'enfant, en se questionnant. Comment se sent-il ? Que vit-il dans le moment ? Comment comprend-il nos attitudes et entend-il nos paroles ? Cette nouvelle manière de se positionner face à eux, plus consciente, les aidera à trouver des solutions pour désamorcer des conflits latents, par exemple, et à mieux apprécier les moments qu'ils partageront en famille.

Comment se traduit le fait d'agir en pleine conscience dans notre rôle de parents ?

J. K.-Z. : En nous permettant de reconnaître pleinement la personnalité de l'enfant. Un enfant ne peut pas toujours répondre à nos attentes. C'est important de l'accepter et de cesser d'avoir des revendications excessives à son égard. Avec cette méthode, nous cherchons, patiemment, de quelles manières accroître son bien-être, comment lui apporter plus d'empathie, de reconnaissance, de respect. Nous nous adaptons plus facilement à son caractère. Nous projetons moins de peurs sur lui. Nous prenons conscience qu'il est un être unique au sein de la famille. Et nous devenons de meilleurs parents. Il n'y a pas de plus grands maîtres que nos enfants. Ils nous révèlent à nous-mêmes et nous obligent à grandir.

Que répondez-vous aux gens qui pourraient trouver votre livre utopique, un peu naïf, voirequ'il propose une forme d'endoctrinement ?

M. K.-Z. : L'objectif de cette méthode séculière, ouverte à tous, est de nous aider à être des adultes pleinement conscients de leurs responsabilités envers ces autres êtres humains que sont nos enfants. Ce n'est ni naïf ni utopique, mais pragmatique. Aux États-Unis, de plus en plus d'écoles, de prisons, d'associations de quartier, utilisent la "pleine conscience" pour diminuer notamment la violence chez les jeunes. Si cela ne marchait pas, ils ne le feraient pas. Elle n'est pas LA solution à tout, mais elle apprend à développer une vraie intelligence émotionnelle de la relation.

J. K.-Z. : Les effets de la "pleine conscience" sont profonds, démontrés scientifiquement, en relation avec la santé physique et avec celle du mental et de l'esprit. Que dire de plus à nos détracteurs ?

La "pleine conscience" n'est pas magique, elle demande qu'on y consacre du temps...

J. K.-Z. : L'aventure de la "pleine conscience" dure toute notre existence. Elle est un engagement à comprendre qui on est. En approchant la vie ainsi, on est moins prisonnier de nos conditionnements et de nos émotions. On cesse de prendre de manière trop personnelle ce qui nous arrive avec nos enfants. C'est très important, surtout quand leurs réactions, leur rejet parfois, nous bouleversent et nous blessent.

M. K.-Z. : Agir en pleine conscience ne veut pas dire que tout va bien se passer 24 heures sur 24 heures dans la famille et qu'il n'y aura plus de conflits. En théorie, parents et enfants souhaitent être heureux ensemble, mais la réalité est plus complexe. Quand on est capable de travailler avec ce qui est dans le moment, on acquiert plus d'équilibre dans notre parentalité. Et s'il arrive que nous nous trompions, que nous nous mettions en colère, que nous nous montrions trop laxistes ou trop rigides, il nous suffit alors de le reconnaître simplement auprès de nos enfants. Ce n'est pas grave. Nous sommes des humains, donc perfectibles. En convenir, c'est incarner ce que nous essayons de leur transmettre. Cette cohérence entre nos discours et nos actes fait que nous devenons, à leurs yeux, des exemples de vie, qu'ils peuvent suivre. C'est très important.

Quelle est votre définition du bonheur ?

J. K.-Z. : Se réjouir de la beauté et du bonheur des autres. Et les aider, les soulager, quand ils souffrent. Nous ne pouvons pas être heureux sans nos proches.

M. K.-Z. : Aimer en pleine conscience. C'est une intelligence innée que nous possédons tous, mais que nous devons révéler.

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