La socialisation par le groupe de pairs

La socialisation par le groupe de pairs

Partager : Facebook LinkedIn Twitter Print Email

La socialisation par le groupe de pairs

http://www.upmf-grenoble.fr/sciedu/pdessus/sapea/socialisation.html

La socialisation par le groupe de pairs

Auteur : Ph. Dessus, IUFM Grenoble
Mise à jour : octobre 2001, document créé en octobre 2000.
Objectif : Comprendre la théorie de Harris, théorie de la socialisation de l'élève par le groupe de pairs. L'enfant (l'élève) construit sa personnalité par l'éducation qu'il reçoit de ses parents, mais également et surtout par l'interaction avec le ou les groupe(s) de pairs. Cette théorie permet de comprendre et d'anticiper quelques phénomènes de groupe survenant dans les classes. Voir aussi : Discipline.

Introduction

Cette partie reprend quelques éléments de la théorie de Harris (1999) qui montre comment les enfants (mais aussi les élèves) se socialisent via leurs pairs. Nous ne reprenons pas ici la partie la plus polémique de la théorie, qui démontre le faible rôle que jouent les parents dans l'éducation de leurs enfants -- hors de propos dans l'enseignement.


Ce que l'on sait : L'importance du groupe de pairs

Faire des sous-groupes : nous et eux

Le premier élément important de cette théorie est de signaler que les enfants d'une communauté ont un besoin de se distinguer, de se confronter à d'autres enfants d'une communauté différente. Le groupe qu'ils forment se distinguera des autres selon les paramètres les plus visibles (sexe, vêtements, origine sociale ou géographique, etc.) et les membres du groupe feront tout leur possible pour justifier une supériorité par rapport à l'autre (les autres) groupe(s) : " nous et eux " [1]. Il feront également tout leur possible pour défendre, suporter les membres de leur groupe face aux concurrents. Les enseignants se trouvent confrontés à ce phénomène, et estiment qu'il ne peut survenir que lorsque le groupe se sera forgé une identité, un " esprit ". Harris montre que cette identité peut se construire quelques minutes après la formation d'un groupe, même si les membres de ce groupe ne se connaissent pas. Toutefois, il est rassurant de voir que ces catégories peuvent évoluer dans le temps ; la composition ou les types d'association changer selon les événements.

Le conformisme de groupe

Une fois le groupe constitué, ses membres vont tendre à se conformer à ce qui se dit ou fait dans le groupe. Ce conformisme n'est toutefois systématique, mais surtout très fort en cas d'agression de l'extérieur du groupe. En d'autres termes, chaque membre d'un groupe peut adopter un comportement, des attitudes sensiblement différentes des autres membres du groupe, du moins tant qu'il n'y a pas de menaces extérieures. Dans ce cas, les membres vont se " serrer les coudes " et adopter une ligne de conduite très unie, généralement calquée sur celle du meneur -- " Ils sont comme moi, et je suis comme eux ". Ce comportement est souvent observé par les enseignants, qui sont souvent surpris de l'unité d'une classe lorsque survient une menace extérieure (c'est-à-dire, d'eux-mêmes). Les élèves, par exemple, pourront faire bloc pour éviter qu'un des leurs soit puni.

L'autocatégorisation

Mais chaque enfant (élève) appartient en fait à de nombreux groupes différents, et il fait état de ses différentes appartenances selon les besoins. Ainsi, les enfants de deux ans ont déjà conscience d'être un garçon ou une fille, mais également d'être un enfant. Ils se détermineront, dans un groupe, en fonction de la catégorie la plus saillante du moment. Une catégorie étant saillante si, au même moment, une autre catégorie comparable et contrastée est présente. Les garçons d'un groupe se démarqueront en tant que tels seulement si un nombre de filles conséquent est présent. Dans le cas contraire, ils pourront s'autocatégoriser en tant qu'enfants, si des adultes sont présents. L'autocatégorisation pourra s'accompagner, en cas d'incident, d'une défense des membres du groupe ainsi défini. Des psychologues ont appelé ce groupe le " groupe de référence ". En voici une définition (Harris, 1999, p. 185, citant John Turner et al., 1987) :

" Un groupe psychologique se définit comme une catégorie psychologiquement signifiante pour ses membres, dont ils se réclament subjectivement lorsqu'ils se livrent à des comparaisons sociales et à l'acquisition de normes et de valeurs [...] dont ils adoptent les lois, les références et les croyances concernant les conduites à tenir [...] et qui influence leurs attitudes et leur comportement. "

Qu'on soit enfant ou adulte, on peut donc se rattacher à de nombreuses catégories selon les circonstances, c'est-à-dire selon les catégories saillantes en présence : on est homme/ femme, citadin/ campagnard, supporter de Marseille/P.S.G., professeur-stagiaire/ formateur, professeur/élève, agrégé/certifié, jeune/âgé, célibataire/marié, avec/sans enfants, etc.

À l'école comme en dehors, la première tâche de l'enfant (élève) est de déterminer à quelles catégories il appartient. De ces catégories découleront son comportement, qui calquera sur les autres membres de la catégorie. Cette autocatégorisation a un effet puissant dans les classes : l'enseignant est le seul adulte, et il n'a pas toujours intérêt à rendre cette catégorie trop saillante, sous peine de voir se liguer contre elle les enfants ou adolescents de la classe. Quand l'adulte se montre un peu trop sévère, les élèves peuvent être plus agités, afin de manifester leur appartenance au groupe " enfants " [2] (voir ci-dessus Le conformisme de groupe).

La première autocatégorisation : l'opposition filles/garçons

Pour mieux comprendre ce processus d'autocatégorisation, il est utile de décrire la première catégorie dans laquelle s'inscrit le jeune enfant est celle du sexe.

" Dès trois ans, on s'identifie comme fille ou garçon et on préfère jouer "entre filles" ou "entre garçons". À cinq ans, les enfants jouent en petits groupes où règne une ségrégation sexuelle presque totale. Cette division est possible parce que nos sociétés urbanisées offrent aux enfants de nombreux camarades du même âge, ce qui leur permet de faire les difficiles. À la maison ou dans le quartier, où il y a moins d'enfants, ils sont prêts à jouer avec n'importe qui. " (Harris, 1999, p. 219)

En fait, un garçon pourra jouer avec sa voisine s'il n'a personne d'autre avec qui jouer. Dans la réalité, comme le souligne Harris, la plupart des garçons ne détestent pas toutes les filles, et vice versa. Mais, à l'école, que ce soit en classe ou en récréation, la catégorie la plus saillante est " garçon/fille ". Cette catégorisation sexuelle perdure en grandissant : les pré-adolescents ont des avis très rigoureux en ce qui concerne l'attitude à avoir vis-à-vis de l'autre sexe. Si, au sein d'une classe, un membre viole le tabou de son groupe (par exemple, jouer avec ou se placer à côté d'un membre du sexe opposé), il en est exclu. L'anecdote suivante décrit bien ce phénomène, où s'asseoir à côté d'une fille est, pour le garçon, aussi mal vu que faire pipi dans sa culotte :

" En cours de sciences, M. Little demande aux élèves de constituer des groupes de trois pour faire une expérience. Aucun des groupes qui se forment n'est mixte. M. Little constate la présence d'un groupe de quatre garçons et dit à l'un d'eux, Juan (qui est noir) : "Mets-toi dans le groupe de Diane" (qui comporte deux filles noires). Secouant la tête, Juan dit "Non, je n'irai pas !" Calmement, mais d'un ton sans réplique, M. Little reprend : "Alors, retire ta blouse et quitte le labo. Retourne dans ta classe." Juan ne fait pas mine de bouger. Il ne dit rien. Après plusieurs minutes d'un lourd silence, M. Little dit : "Très bien, je vais le faire à ta place" Il enlève à Juan sa blouse et met le garçon à la porte. " (Harris, 1999, p. 220-221)

L'exemple suivant, vécu dans une école maternelle italienne, montre que cette catégorisation commence tôt...

La résistance des enfants aux règles imposées par les adultes peut être considérée comme habituelle, car elle se manifeste quotidiennement à la maternelle et sous des formes aisément reconnaissables pour leurs pairs. Ce sont des actes souvent très exagérés (faire des grimaces derrière le dos de la maîtresse ou courir dans la classe) ou précédés "d'appels à l'attention" des autres enfants ("regarde ce que j'ai" avant de montrer un objet interdit ou "regarde ce que je fais" pour attirer l'attention sur une activité défendue. (Harris, 1999, p. 223)

Rien n'est donc plus amusant que de montrer à ses camarades que l'on n'est pas à la botte de l'enseignant. Et le jeu de nombreux élèves est de défier ce dernier sans aller jusqu'à la désobéissance.

" Pour tout élève, les personnes les plus importantes de la classe sont les autres élèves. Et ce qui compte le plus -- ce qui rend la journée d'école supportable ou la transforme en un véritable enfer -- est le statut dont jouit l'enfant. Le pouvoir de [l'enseignant] réside pour une bonne part dans sa capacité de braquer un projecteur sur tel ou tel enfant, de le désigner à l'attention de ses pairs. [Il] peut, à son gré, faire de lui un objet de raillerie ou d'envie pour les autres. " (Harris, 1999, p. 301)

L'esprit de groupe en classe

Les élèves ont tendance à accentuer des différences rendues saillantes. Ce phénomène rend dangereux les groupes de niveaux que les enseignants créent parfois. Car les élèves de chaque groupe vont tout faire pour accentuer les différences, et tenter d'être fiers d'appartenir à leur groupe. Par exemple, tout en reconnaissant être des lecteurs moyens, les élèves d'un tel groupe vont parvenir à se considérer -- au choix -- comme plus gentils, forts. Ils pourront aussi développer des attitudes négatives par rapport à l'école : les bons lecteurs sont tous des lèche-bottes, des prétentieux, etc. Et cette attitude pourra avoir des effets cumulatifs au cours des ans, puisque, outre la différence garçon/fille, l'autre catégorie saillante est la réussite scolaire [3].


Ce que l'on peut faire

L'enseignant doit être vigilant envers ces phénomènes de catégorisation. Harris signale qu'il peut influencer le groupe d'élèves de trois manières :

  • influer sur les normes du groupe. Il n'est pas nécessaire, pour cela, de faire adopter une comportement à tous les élèves de la classe, mais essayer d'influencer positivement les élèves qui focalisent l'attention des autres ;
  • définir les limites du groupe : jusqu'où va le nous et où commence le eux. L'important étant, comme expliqué ci-dessus, que l'enseignant fasse partie du nous.
  • définir l'image que le groupe se fait de lui-même.

Références bibliographiques

Harris, J. R. (1999). Pourquoi nos enfants deviennent ce qu'ils sont. Paris : Laffont. [Voir aussi son article en anglais :  Harris, J. (1995). W here is the child's Environment? A Group Socialization Theory of Development. Psychological Review, 102, p. 458-489,  http://www.apa.org/journals/rev/rev1023458.html 
Turner, J., Hogg, M. A., Oakes, P., Reicher, S., Wetherell, M. (1987). Rediscovering the Social Group : A self-categorization theory. Oxford : Blackwell.

posté par : le :

Méthodes Educatives Pédagogie site web :

Partager l'article : La socialisation par le groupe de pairs

Partager : Facebook LinkedIn Twitter Print Email


Réponses types:
Liens
Bibliographie Education et Formation
Fondation Jean Piaget Une mine d'infos sur le net Ouvrages Education les plus vendus actuellement en ligne Ouvrages conseillés sur Lien Social Une histoire sur le Rhône et la géologie suisse pour les enfants... Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens Librairie Educh.ch par catégorie Dominique Scheder le don de la dyslexie Le procès de Lisa Roman d'un Educateur Serge Bregnard Nouvel Ouvrage de Serge Bregnard Pétale de Cendre Se faire obéir sans crier Bibliographie et Ouvrages de références Educh.ch Psychanalyse le livre noir Harry Potter
Débats pédagogie et social
RESIDENCE ALTERNEE: le livre noir de la "garde partagée" ; paranoïa? PROBLEME D’ÉTHIQUE ou DIMENSION ÉTHIQUE D’UN PROBLÈME ? Edito et partage de Christian Besson directrice ORTHOGRAPHE / SMS : UNE FRACTURE TECHNOLOGIQUE ? Coup de coeur et photos de la cité des métiers Pensées...... Réponse au questions fondamentales La Guerre est ouverte Publication du rapport « L’enfant, l’adolescent, la famille et les écrans »
Education Christianisme Islam et laicité
Sommeil, rêve et enfance FORMATIONS ET SOINS AU REIKI La culture pour apprendre à vivre ensemble
Entreprise-indépendant-social
Créer son entreprise dans le domaine social Vaud Suisse Coach indépendant quel avenir Modèle d'entreprise sociale en Suisse l Economie entreprise de soutien scolaire L'Armée du Salut a 125 ans d'action sociale Esprit d'entreprise dans le domaine social Entrepreneurs Social Innovant Ashoka
Ethique Valeurs et Déontologie
Les placements d'enfants et les incarcérations administratives Au nom de l'ordre et de la morale Test Tsedek découvrir une sens à sa vie Initiation à la philosophie Université de Genève Ethique et travail social Regard critique: Le culte du bonheur Copie de travaux de recherche sur le net Test Cannabis obligatoire à l'école Les conditions de la réinsertion professionnelle des détenus en France Neuroscience et jugement moral Philippe Meirieu Chercheur, Militant, Citoyen son site La moralisation de la société Travail social et traitement des données sensibles en Suisse Ethiques la pensée et l'action le nouveau programme Améthyste 08 Henri Baruk Entre l’éducatif et le répressif Charte qualité de la formation Educh.ch La société intergénérationnelle au service de la famille
Famille Parents Enfants
Master Interdisciplinaire en droits de l'enfant Le souhait d'enfant a toujours la cote La garde des enfants à l'extérieur de la famille Activité professionnelle des mères avec enfants en âge préscolaire Les femmes diplômées du degré tertiaire assez souvent sans enfant STRESS le Confinement et ses effets secondaires
Formation Education Spécialisée
Educateur spécialisé Découvrir les formations sociales en Suisse romande Rôle de l'éducateur dossier lien social Les corridors du quotidien Projet éducatif individualisé L'accueil dans la relation d'aide: Travailler aux Etats-Unis Jean Piaget "Psychologie et pédagogie" Master en enseignement spécialisé à l'université de Fribourg Exemple et pratique Willy Fruttiger Dit Forel, de l'enfant «incurable» à l'homme libre L’éducation par des pairs Madame Delafontaine nous a quitté mais...... Information sur l'éducation spécialisée Edunet.ch Une éducation autoritaire peut pénaliser les performances scolaires L'erreur, un outil pour enseigner Education dans les années 50 Michel Lemay le premier VRAI salon des étudiants
Informations Institutions Sociales
St-martin foyer pour ados Fondation Delafontaine L’utilité des critères indicateurs de placement ? 10 % des adultes l'illettrisme en Suisse Centre pour ados anthroposophe L’ARTIAS - Association romande et tessinoise des institutions d’action sociale Adresses et infos des institutions Suisse romande Réflexion et institution Maltraitance institutionelle Découvrir une présentation des Institutions de Suisse romande le site du Clair Logis Découvrir une présentation des Institutions de Suisse romande Adresses Institutions sur Genève
Internet, Informatique et Education
Master Universitaire en Sciences et Technologies de l'apprentissage et de la formation Jeux Virtuel et expérience optimale flight simulator 10 Le Formateur - Median Educh.ch 15 ans déjà atelier informatique Infobésité - Informations - Savoir et technologie avec Sandra Enlart Technologie et éducation paire gagnante ! educa.ch - Nouvelles Les faux dangers de Wikipédia Evolution d'internet et ........ Analyse de la voix formation entre technologie de pointe et psychologie Facebook - réseaux sociaux et Educh.ch Réseauter sur le net est-ce utile? Faut-il encore apprendre ? Wikipedia un vrai must Prévention contre la pédocriminalité sur internet Newsletter Educa infos Avril Cyberpsychologie le bain numérique
Méthodes Educatives Pédagogie
Les squiggles de Winnicott La socialisation par le groupe de pairs Bilan général Pei de Feuerstein Pnl et intervention éducative exemples Exemple de Canevas Synesthésie une nouvelle approche de l'intelligence 2. PRESENTATION DU MODELE DE C.PAQUETTE Education la métaphore des loups ... Présentation de la bientraitance... Texte de M. Rouzel Feuerstein Education cognitive La Démarche méthodologique d'intervention Les six styles d'intervention.(Paquette C. op.cit. p.53) 3.DEMARCHE D'ANALYSE DE MON STYLE D'INTERVENTION L'oeil apprivoisé ? à quand une nouvelle aventure ( 2013 - 2014 ou 2015) action socio-éducative Poterie imaginaire et intervention éducative Elaboration du projet Educatif Les intelligences multiples de bruno Hourst