Mesures de Placement

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Les adultes ne transmettent plus guère de valeurs aux générations qui les suivent, sinon la loi du plus fort et du chacun pour soi. Ils tendent à s’approprier les valeurs de la jeunesse… tout en réprimant les manifestations de cette jeunesse chez les adolescents! Et si le Ritalin ne rejoint pas les marginaux, l’urbanisme agressif et la répression policière le feront (pensons à Montréal depuis le milieu des années 1990). Les jeunes doivent alors faire du bricolage identitaire, seul ou entre pairs, tout en résistant au contrôle dont ils sont victimes. Pour se réaliser malgré la famille, malgré l’école, malgré le marché du travail, malgré la répression, des jeunes choisissent de vivre dans la rue. Parmi ces jeunes, un bon nombre est passé par les centres jeunesse… qui devaient les aider à mieux vivre.

La lecture du rapport de recherche du Conseil permanent de la jeunesse (CPJ), intitulé «Les jeunes en centre jeunesse prennent la parole» (juillet 2004) n’étonnera pas outre mesure ceux et celles qui travaillent avec des adolescents et des jeunes adultes sortis des centres jeunesse. Tout ce que les cent jeunes interrogés pour cette recherche racontent, les autres le racontent aussi. En 1988, les organismes communautaires membres du Regroupement des maisons d’hébergement jeunesse du Québec (devenu depuis le Regroupement des Auberges du cœur du Québec) dénonçait une situation similaire en s’appuyant sur son expérience des jeunes sortant du réseau public de protection de la jeunesse.

Ces Auberges accueillent des jeunes de la rue et des sans logis. En moyenne, le tiers de ces jeunes ont séjourné en centres jeunesse. Ils témoignent de la même expérience depuis plus de 15 ans. Partant de ce constat, il faut admettre la dure vérité : le rapport du CPJ reflète la réalité de l’expérience des jeunes en centres jeunesse… depuis très longtemps. Cette expérience n’est ni totalement mauvaise, ni totalement bonne, mais pour tous les jeunes, elle est marquante. Un portait contrasté donc. Un bien pour certains, sans effet pour d’autres, catastrophique enfin pour ceux et celles qui en sortent plus handicapés qu’avant leur entrée. Avec lucidité, les jeunes qui s’en sortent le mieux admettent avoir eu besoin d’un encadrement serré, de «règles à respecter». Cependant, plusieurs autres n’avaient pas un tel besoin et ils ont écopé durement dans une «institution d’aide» qui fait frémir par ses ratés.

Tous les jeunes racontent les conditions de vie carcérales qui les privent de liberté à un point tel que certains chercheront (et réussiront parfois) à fuir dans la mort. Peu importe la composante qui les accueille (centre fermé, centre ouvert, famille d’accueil ou de centre de réadaptation), ils y reconnaissent des milieux de vie artificiels qui ne peuvent les préparer à être autonome et à affronter la vraie vie (p.20). Ils se disent «éduqués» pour réagir aux règles de vie d’un centre jeunesse, et non pour vivre en société. Même les diplômes secondaires reçus sont factices, reconnaissent ceux et celles qui ont complétés leur scolarité « en dedans ». Les profs n’arrivaient pas, souvent, à enseigner au-delà du secondaire III (p.48) et plusieurs matières obligatoires (géographie, histoire, physique, etc.) étaient écartées. Un réel handicap pour celui ou celle voulant poursuivre des études au collégial (p.49). Plusieurs dénoncent la restriction des contacts entre les garçons et les filles. Ça aussi, ça fait partie de la réalité. Comme disent certaines des filles interrogées, privées de contacts réguliers avec les garçons, elles perdaient la tête à la moindre occasion où elles en apercevaient un…

Ils racontent comment on les sépare de leur famille; la véritable médiation entre le jeune et ses parents étant une pratique rarissime dans les centres jeunesse. Il y a bien des pratiques qui simulent la médiation, mais le pouvoir de décision reste entièrement celui du supposé médiateur (l’intervenant). Pourtant, presque unanimement, les jeunes auraient souhaité vivre dans leur famille et espéraient que les intervenants visent aussi cet objectif. Pour ces jeunes, rien ne remplace leur «milieu naturel» : la famille, le quartier, l’école le cercle d’amis. Pour certains, lorsqu’on les sort de leur milieu, on contourne le problème, mais on ne le résout pas (p.21). Les familles d’accueil ne trouvent grâce à leurs yeux que lorsqu’ils ont cette «chance» d’être «bien tombés». Un coup de chance et non la règle, parce que certains entrent dans des familles qui ne font qu’aggraver leur condition de vie (abus, violence, rejet, mépris, toxicomanie, etc.) (p.25-26). Plusieurs de ces jeunes s’interrogent d’ailleurs sur la manière dont on sélectionne ces familles…

Ces jeunes racontent le roulement de personnel et les changements de lieux alors qu’ils ont besoin de la stabilité. Racontent que des intervenants les ont aidés, que d’autres les ont fait chier, que certains les ont éclopés davantage par leur mépris, leur manque de jugement, leur absence d’écoute, leur incompétence… Des interventions inefficaces aussi parce que trop nombreuses, partielles, empêtrées dans un découpage technique et professionnel, centrées sur des problèmes particuliers et non sur la personne. Et surtout, l’impossibilité pour ces jeunes de se faire écouter, la négation de leur point de vue, l’absence de médiation, leur parole muselée et méprisée. Ils auraient souhaité participer à la définition des problèmes, à la recherche des solutions et à leur application.

Ce n’est pas le principe d’intervention des centres jeunesse. La « victime » ou le « coupable » n’a aucun poids face aux experts. Eux seuls «savent» et s’accordent donc le pouvoir de décider et d’exécuter. Pas toujours : il y a des intervenants qui écoutent vraiment et les jeunes les adorent. Mais ne devraient-ils pas justement être tous empathiques et compétents, compte tenu des sérieuses responsabilités qu’ils ont?

Ces jeunes mentionnent souvent qu’ils ont eu l’impression de ne pas être « à la bonne place » ou de recevoir un support inapproprié à leurs besoins. On questionne le jugement parfois trop rapide de l’intervenant qui mène à ces erreurs et les séjours «temporaires» qui n’en finissent plus, faute d’une place dans un milieu plus adéquat. C’est ainsi que des jeunes qui devraient être en famille d’accueil se retrouvent en centre fermé, avec des «colocs» qui jouent durs, ont des problèmes graves de santé mentale, ou sont en désintoxication. Et encore, tandis que certains disent avoir été retirés trop vite de leur famille, d’autres mentionnent que l’aide a tardé à venir et qu’il a fallu une détérioration nette de leurs conditions de vie pour qu’on accepte enfin de les protéger.

Pour expliquer les ratages de leur parcours, ces jeunes mentionnent principalement le jugement hâtif des intervenants sur les causes et solutions dès le point de départ, l’environnement irréel dans lequel ils doivent apprendre à vivre, le roulement de personnel, leurs transferts d’un lieu à un autre, la mixité des PJ et JC, les écarts d’âge, le manque de préparation à la vie après le centre, la négation de leur besoin (normal) de vivre leur jeunesse, l’absence d’une réelle médiation pour la recherche et l’application de solutions entre eux et leurs parents. Parlant des intervenants en centre jeunesse, le rapport conclut ainsi : «bref, beaucoup de ressources pour peu de résultat». Les jeunes ne demandent pas dix intervenants, mais un seul, un bon.

Privés de la réalité plusieurs n’hésitent pas à dire qu’ils y ont aussi perdu leur jeunesse, c’est-à-dire la vraie vie que les jeunes devraient faire, avec ses joies, ses peines, ses excès et ses apprentissages, sans que rien d’autre ne vienne compenser ce «manque à vivre», finalement (p.82-84). Rappelons ici que, à leur sortie, plusieurs de ces jeunes se retrouvent dans la rue à la recherche d’un sens à leur existence, animés d’une volonté de se réaliser, d’accéder à l’autonomie (Parazelli 2002), désireux de vivre une jeunesse qu’ils estiment s’être faits voler par les centres jeunesses. Ils entrent dans une existence marginale, souvent délinquante, mais à qui la faute? Où peuvent-ils trouver un espace pour se réaliser, lorsqu’ils ont été coupé de leur famille et tout autre réseau social? Nous sommes prompts, collectivement, à nier cette réalité des jeunes de la rue. Comment le Québec, une société si riche, si «civilisée», si capitaliste, pourrait-elle pousser une partie de son avenir, la jeunesse, dans la rue? Comment des services publics destinés à la protection de la jeunesse coûtant si chers, avec ses milliers d’intervenants, ses grosses infrastructures et ses bonnes intentions, pourraient-ils être inefficaces? Mieux vaut nier. Les jeunes des centres jeunesse mentent. Les jeunes qui fréquentent les organismes communautaires mentent. Les jeunes de la rue mentent. Ce sont les mêmes menteurs. Des délinquants. Des manipulateurs. Des enfants gâtés. Mal élevés. Faisons la sourde oreille et «éduquons-les» à la dure. Mais, soyons sérieux un instant, qui, entre des jeunes sortis des centres jeunesse et des employés des centres jeunesse auraient le plus d’intérêt à manipuler la dure vérité?

Le Québec ne peut se permettre le luxe, immoral, de perdre un seul de ses jeunes, surtout dans un pareil contexte de vieillissement de la population. Parmi les recommandations du CPJ pour redresser la situation, félicitons celles qui exigent des centres jeunesse plus petits, à l’échelle d’un quartier, ouverts sur la vraie vie, collaborant avec les ressources du milieux, de viser le développement de l’autonomie des jeunes et finalement d’associer ces jeunes à toutes les décisions relatives à leur cheminent durant leur parcours. Cependant, je me permettrai de rappeler au CPJ et à tout les lecteurs que des organismes communautaires comme les Auberges du cœur et bien d’autres encore, ici même au Québec, correspondent à ces ressources qu’il souhaite voir naître et qu’elles peinent présentement à se faire financer adéquatement, malgré les milliers de jeunes de la rue et sans logis qu’elles accueillent chaque année. Rappelons aussi que les valeurs portées par les organismes communautaires (respect, autonomie, participation démocratique, justice sociale, solidarité, éducation) sont aux antipodes de celles du réseau public, axées sur l’universalité, l’accessibilité, l’uniformité, la spécialisation, la prévention des problèmes socio-sanitaires et le contrôle des populations à risque. Les organismes communautaires peuvent partager leur «expertise» avec le réseau pour l’améliorer, mais plusieurs résisteront à toutes tentatives de ce réseau de les «arrimer» dans une logique de «complémentarité de services» pour boucher des trous ou réparer des pots cassés. Des tentatives qui ne seraient pas nouvelles, d’ailleurs.

Si nous ajoutons à ces recommandations celles qui exigent la fin des conditions de séjour carcérales, une plus grande souplesse des syndicats pour éviter les problèmes de mobilité du personnel, une plus grande liberté d’initiative pour les intervenants, admettons que c’est à une transformation en profondeur des valeurs et des principes d’intervention du réseau public que nous invite le CPJ. Nul doute que les résistances à un pareil changement auront raison de la vertu. Nous aurons droit à des plates réformes de l’intérieur, des communiqués disant que « les principaux problèmes mentionnés ont déjà été corrigés », et pourquoi pas à des témoignages de jeunes satisfaits. Déjà, notre Premier ministre et le ministre de la Santé et des services sociaux nous ont servis de pareils plats d’une tiédeur indigeste. Quant aux intervenants, leur silence est inquiétant. Certains auraient voulu témoigner, dit le CPJ, mais sous le couvert de l’anonymat. Qu’en déduire?

Un mot sur les causes de l’arrivée des adolescents en centres jeunesse. Le rapport mentionne la pauvreté des familles comme la cause principale et affirme même que la population du Québec s’appauvrit. Or, aucune recommandation ne va dans le sens de la lutte à la pauvreté…

François Labbé


Référence: Rappport de conseil permanent de la jeunesse ICI - Site du Conseil Permanent de la Jeunesse (CPJ) ICI

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